Ce n'est pas qu'on vivait mal, on habitait Paris, on écumait les bars. On ramassait les miettes, les miettes nous suffisaient. On était le clair-obscur, pas completement in, pas completement out, pas assez out pour que ça nous gache pas la vie. On était Tantale, on crevait la soif dans un bain d'eau fraiche. On était l'arriere-plan, interdits de scène, tolérés, à peine, en coulisses. On connaissait tout le monde, et personne ne nous connaissait. On colportait les ragots dans lesquels on n'avait aucune part, on décriptait les interviews, on forçait la portes des soirées privées, et on regardait, debout, sans aucune gêne, les autres en train de dîner. On était le type à côté de machin sur les photos people, certains de nos noms apparaissaient en tout petit à la fin des génériques des films, on avait trois sorties sur Internet, on était mi-spectateurs, mi-figurants, seconds hallebarbiers rôles muets ou placés à l'orchestre : on connaissait l'ouvreuse, on connaissait le DJ, on était la toile de fond, la racaille mondaine, le bord de la route, la tangente au cercle, coincés dans le sac, entre le dehors et le dedans, on ne voulait pas ressortir,on ne pouvait pas rentrer. Ce n'est pas qu'on était à plaindre, il n'y avait pas de quoi : on ne nous plaignait pas, on ne nous enviait pas non plus. En fait, on ne nous regardait pas. On était insignifiants, ternes, banals, dans un monde où l'insignifiance était la pire des tares. On était personne, et c'était ça, le drame.
LOLITA PILL-BUBBLE GUM